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Sato Phylis (Clift)

Phyllis Clift Sato faisait partie d’un groupe de trois volontaires à long terme en Inde et au Pakistan en 1957-58. Mariée avec un autre volontaire, Hiroatsu Sato, elle a participé aux activités du Secrétariat du SCI à Tokyo, en Malaisie et à Singapour de 1960 à 68, elle a contribué à animer le centre de Visionville en Inde du Sud de 1969 à 77 et a aidé à la renaissance du SCI aux Etats-Unis au cours des années 80. Elle vit en Virginie (USA) proche de ses trois enfants.

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Olivier Bertrand: Breaking down barriers 1945-1975, 30 years of voluntary service for peace with Service Civil International.
Paris (2008)

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Phylis Sato (Clift)

Londres 1956 : l’Europe sur le chemin de l’Inde

Deux mois après avoir obtenu mon diplôme universitaire (en 1956), avec mon sac à dos et mon sac de couchage, je scrutais le quai brumeux de la gare de Waterloo où venait de me déposer, avec beaucoup de retard, le train-paquebot de Southampton. Le secrétaire de l’IVSP (International Voluntary Service for Peace, la branche anglaise du SCI), Michael Sorenson, m’avait écrit qu’il viendrait me prendre au foyer de l’association, 19 Pembridge Villa, près de Kensington Gardens. Mon odyssée avait débuté l’automne précédent, avec ma rencontre d’un Quaker américain à Washington. Dans le cadre du programme d’études de mon université (Antioch), j’avais travaillé avec le département chargé de l’Inde à l’International Cooperation Agency et, pendant mon temps libre, j’avais fait des recherches sur le développement communautaire en Inde pour ma thèse. Je voulais aller en Inde, mais j’étais de plus en plus déçue par l’approche trop politique et pesante des bureaucrates.
Je cherchais donc de nouvelles manières d’aller en Inde : le pays du Mahatma Gandhi et de la réussite du combat non violent pour l’Indépendance (mon intérêt principal). Cet intérêt avait une origine plus large liée à mon grand tour d’Europe l’année précédente. Etudiantes impécunieuses, une vieille camarade d’école et moi avions réalisé notre rêve en faisant quatre mois d’autostop et de séjour dans les auberges de jeunesse. Un résultat inattendu de ce voyage avait été le profond impact des conversations que nous avions eues avec d’autres jeunes, souvent des Australiens et des Allemands et avec quelques-uns de nos chauffeurs. La guerre était encore présente dans les mémoires et il fallait partager les voitures. Un Allemand racontait ses expériences de prisonnier de guerre et ses rêves de voyage pour son fils de 14 ans. Il nous avait encouragé à développer ce genre d’expérience, de manière à ce que les jeunes puissent se rencontrer et créer un contexte dans lequel la guerre serait impensable. Cette idée a germé dans mon esprit, renforcée par la réussite des combats non violents, de sorte que l’Inde m’appelait.
Mon ami quaker m’avait suggéré les chantiers de travail et m’avait donné un bulletin du SCI en Inde, dans lequel figurait le nom et l’adresse du rédacteur en chef A.S. Seshan. En répondant chaleureusement à ma demande de renseignements, Seshan m’avait expliqué que les volontaires à long terme devaient passer par la branche britannique, à laquelle il me recommanderait. Suivant un principe de fonctionnement de l’association, il fallait une expérience préalable des chantiers dans son propre pays avant d’aller à l’étranger. On m’avait dit que ce pourrait être en Angleterre, bien que j’eusse déjà fait un chantier avec les Quakers et un chantier de courte durée en Allemagne (avec l’International JugendGemeinschaftDienst). Sans doute voulait-on aussi me tester avant de m’envoyer en Inde, car ils avaient eu quelques volontaires à problème : l’un d’entre eux refusait de rentrer ; un autre voulait revenir avec un éléphant par voie de terre et la cohésion des équipes n’était généralement plus celle que l’on connaissait du temps de Dorothy Abbott et de Ralph Hegnauer.
A la fin de l’été, j’ai immédiatement été envoyée sur une série de chantiers. Le premier consistait à aménager un centre communautaire à Bethnal Green. Un Indien, Devinder das Chopra, était responsable de ce chantier véritablement international – et je suis encore en relations avec lui aujourd’hui. C’est là que j’ai rencontré pour la première fois un Japonais : Noby Yamada, volontaire à moyen terme en Europe et un Israélien, Meyer Rubinstein. Il n’y avait pas de filles anglaises et je me souviens seulement d’un Anglais, qui devait partir pour l’Afrique. Il était très utile pour donner des trucs en matière de cuisine et m’a appris à faire des saucisses cuites au four dans de la pâte. D’une manière ou d’une autre, me trouvant être la première femme sur le chantier et co-responsable (terme qui avait remplacé récemment celui de « soeur » - head sister) chargée des comptes et de la cuisine. Il m’a fallu me débrouiller avec des shillings et des pence qui m’étaient étrangers, avec des boutiques alors que je n’avais aucune idée des prix et avec mes médiocres compétences en cuisine. J’étais très bonne pour faire bouillir l’eau, frire un oeuf et ouvrir une boite de soupe. Il y avait heureusement deux Françaises, une Suédoise et Rose de Gold Coast (aujourd’hui Ghana). En unissant nos efforts, nous sommes arrivées à nourrir l’équipe et même à nous relayer pour participer aux travaux de peinture.
Le chantier suivant était d’un type nouveau, combinant travail et études – mais je ne me souviens pas du thème de l’étude - et se situait dans une auberge de jeunesse des Cotswolds. Fort heureusement, la femme du directeur avait pris en charge la cuisine, les volontaires aidant à la préparation. Je me souviens qu’à la fin de cette première expérience des chantiers en Angleterre, j’avais décidé que ce style de vie me convenait. L’objectif du chantier pouvait être vague et son organisation chaotique, mais l’esprit était très démocratique et les conditions de logement rudimentaires auxquelles il fallait faire face ensemble semblaient contribuer à établir un lien. Chaque jour, il y avait quelques discussions passionnantes et la compréhension mutuelle paraissait proche. Mais quand j’y pense après cinquante ans, je me rends compte que notre groupe s’était constitué sur une volonté commune, cimenté par un désir de compréhension mutuelle, de sorte que nous étions déjà orientés dans ce sens.
De retour au foyer/bureau de l’IVSP, Michael m’avait mis au travail pour faire du secrétariat. L’équipe devant partir pour l’Inde en 1956-58, composée de Hiroatsu Sato (Japon), Henriette von Brynn (Pays-Bas) et moi-même était constituée. Henriette était venue au foyer/bureau pour un dernier briefing, avant d’aller co-représenter le SCI (avec H. Sato) au projet de Kengeri, près de Mysore au Comité de coordination du Service volontaire international. La possibilité de la rencontrer m’a quelque peu rassurée, alors que je partais pour un pays où je ne connaissais personne. Comme elle emmenait une flûte à bec, elle m’avait suggéré d’en acheter une, pour que nous puissions jouer ensemble et faire ainsi un peu de musique. Je ne me doutais pas qu’il me faudrait attendre sept mois pour que nous puissions jouer ensemble, restant bloquée en Europe dans l’attente de mon visa. Pendant cette période d’attente, Dorothy Abbott avait suggéré à Michael que j’aille à Paris aider le Secrétariat international et compléter mon briefing, puisqu’elle était allée en Inde.

Au Secrétariat international à Clichy, 1956-57

Au cours de l’été précédent j’avais passé quelque temps au Quartier latin et j’avais gardé le souvenir de larges avenues, de ponts élégants et de parcs charmants. Je n’étais pas préparée à la grisaille sinistre qui caractérisait l’environnement déprimant des bureaux du SCI à Clichy. J’ai appris à cette occasion l’un des principes du SCI : on vit dans les mêmes conditions que ceux avec lesquels on travaille. Dans l’un des immeubles entourant une cour comportant plusieurs toilettes pour leurs habitants, les bureaux de la branche française, dont le responsable était Etienne Reclus, occupaient le premier étage, avec quelques pièces pour sa famille et une sombre cuisine commune. Le Secrétariat international se trouvait sur un autre étage, avec la petite pièce qu’occupait le Secrétaire en guise de bureau. Le dernier étage était une sorte de mansarde inachevée, où des lits de camp étaient réservés aux volontaires de passage. Couchée sur le mien, je pouvais voir le ciel à travers les trous dans le mur et entendre les rats en action pendant la nuit. Cela me rappelait les romans de Dickens.
Ces conditions de vie spartiates étaient compensées largement par l’atmosphère amicale qui régnait, en particulier grâce à Dorothy qui parlait anglais, connaissait si bien le SCI et soutenait bon nombre d’innovations. Aujourd’hui, le fait que des femmes puissent occuper des postes de responsabilité va de soi, mais en 1956 c’était encore une pionnière, en particulier dans le monde du SCI, très influencé par la culture helvétique. Avec le recul, je soupçonne que Dorothy avait dû surmonter les idées traditionnelles sur la place des femmes. Elle était combative et avait une vision. De plus, c’est grâce à elle qu’un bon nombre de militants avaient par la suite rejoint le mouvement.
Nous avons tendance à penser que ce sont les grands évènements et les grandes idées dont on garde le souvenir. Mais ce sont des petites choses qui restent dans ma mémoire sur ces quatre mois passés à Clichy. Par exemple, Dorothy m’a appris à descendre la théière près de la bouilloire, plutôt qu’à apporter l’eau bouillante du rez de chaussée jusqu’à la théière dans le bureau. La pause du matin, avec thé et biscuits, était toujours un moment important, au cours duquel nous discutions du menu de midi. Je me souviens d’avoir lu les Frères Karamazov, plusieurs romans d’Henry James et Le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir pendant mes soirées à côté du poêle à charbon, avant de rejoindre avec peine ma mansarde glacée.
La nationalisation du Canal de Suez par Nasser a suscité une invasion franco-britannique en octobre 1956 et entraîné une crise, qui a eu notamment pour conséquence une raréfaction de certains produits, dont le charbon, ce qui nous a obligés à rationner les périodes de chauffage avec le poêle. L’un de nos moyens pour nous tenir chaud consistait à aller à la piscine, ce qui représentait une marche rapide de 25 minutes et nous permettait de nous laver les cheveux. Un jour, au retour de l’une de ces expéditions, nous avons trouvé un petit poêle à kérosène, avec une note indiquant qu’il s’agissait d’un cadeau de la branche française. J’avais toujours trouvé que ses représentants étaient assez distants et peu communicatifs, mais ce geste m’a touchée pour toujours. Parallèlement à la crise de Suez, il y avait eu la répression de la Révolution hongroise par les Soviétiques en novembre 1956. La branche française s’était activée pour aider les réfugiés à s’installer à Paris et mes week-ends ont été consacrés à des chantiers. J’ai ainsi été marquée par la constatation que tout événement qui se produisait en Europe avait un impact sur les autres pays. Aucun océan situé de part et d’autre ne pouvait garantir un isolement et si un pays éternuait, l’autre était touché.
Pour contribuer à mon briefing, Dorothy, par ses contacts avec l’UNESCO, avait pris des dispositions pour que je vienne quelques matinées par semaine dans une famille pakistanaise, près des Champs Élysées. Il s’agissait d’aider à faire le ménage, d’apprendre des rudiments d’urdu et de cuisine pakistanaise. A première vue, c’était une bonne idée, mais en fait c’était sinistre. La maîtresse de maison, qui ne possédait que des rudiments d’anglais, était habituée à avoir des domestiques ; je n’avais pas l’habitude d’être traitée comme telle et le ménage ne m’enthousiasmait pas. J’aidais ma mère à faire les grands nettoyages en lavant les vitres deux fois par an, mais cette femme voulait que je le fasse chaque semaine et que je passe mon temps à balayer et épousseter. Cela me paraissait stupide, car ils n’étaient que deux, mais elle me faisait remarquer les taches ou les coins de poussière que j’avais pu laisser. Au début, je prenais mes repas dans la cuisine, mais le mari a finalement insisté pour que je les rejoigne à table. Je n’ai pas oublié cette nouvelle expérience, qui m’a donné une sympathie durable pour les domestiques, mais pour être juste je dois dire que nous avions fini par nous habituer l’une à l’autre avec cette femme.

Retour à Londres – 1957

Alors que je commençais à m’habituer à mon environnement et que j’attendais le printemps à Paris, j’ai appris que j’avais enfin obtenu mon visa pour l’Inde et que je devais faire mes derniers préparatifs à Londres. Beaucoup de choses avaient changé depuis mon précédent séjour. Du fait de la hausse des loyers les locaux de Pembridge Villas avaient été vendus, le SCI s’était installé dans un quartier moins cher et le bénéfice de cette opération était consacré aux dépenses de fonctionnement. Les nouveaux locaux, au 72 Oakley Square, nécessitaient un chantier de travail pour les remettre en état. Autre nouveauté : c’est à cette époque que la branche britannique du SCI a décidé d’abandonner le mot « paix » de son sigle pour adopter le nom de British Branch of the International Voluntary Service.
N’ayant pas participé aux discussions sur ce point, j’ai cru comprendre que l’une des raisons de ce changement s’expliquait par la volonté de se distinguer de groupes gauchistes. Il m’a semblé dommage que le mot « paix » puisse avoir une connotation négative. Mais on m’a aussi expliqué que ce mot ne figurait pas dans l’appellation du mouvement SCI et qu’il fallait dans les deux cas que celleci comporte trois lettres. On peut trouver de bonnes raisons à tout.
Je me souviens de m’être sentie chez moi, de retour dans un pays anglophone où je pouvais comprendre toutes les conversations autour de moi – et cela malgré l’humidité et le froid de ces jours de février à Londres. Je me sentais tellement libre. On m’a dit d’aller à la bibliothèque m’informer des précautions à prendre en matière de santé, notamment pour prévenir la dysenterie en faisant la cuisine en Inde. Après les vaccinations requises et un examen médical, j’ai été déclarée apte à partir pour les tropiques (mais le médecin m’a dit que je ferais mieux d’avoir des enfants quand j’étais jeune – j’avais 22 ans – plutôt que de partir pour l’Inde). Je me souviens d’avoir profité des prix réduits pour un spectacle du Royal Ballet et d’avoir vu la pièce à la mode : Look Back in Anger, de J. Osborne. D’une certaine manière, le passage du temps, ainsi que les mois d’hiver, avaient quelque peu calmé mon enthousiasme initial pour partir pour l’Inde. J’en avais assez de ne vivre qu’avec un sac à dos. Une petite voix me chuchotait que je devrais changer d’avis et rentrer chez moi pour poursuivre une carrière. Mais, du fait de mon obstination et de ma réticence à trahir mon engagement, ces réflexions n’ont pas eu de suite. Près de 50 ans plus tard, je m’émerveille en pensant combien ma vie (et celle de mes enfants et petits-enfants) aurait été différente si j’avais cédé à cette tentation.

L’Inde enfin, 1957

Le Canal de Suez étant encore fermé, le bateau polonais qu’utilisait habituellement le SCI ne naviguait pas et le tour par Le Cap était aussi coûteux que le passage aérien. J’ai donc pris l’avion jusqu’à Bombay (aujourd’hui Mumbai). Je me souviens encore du souffle d’air chaud ressenti avec plaisir à l’arrivée et de la remontée immédiate de mon moral en voyant briller le soleil dans un ciel bleu. Tout semblait possible dans cet aimable climat. Même les bidonvilles alignés le long de la route conduisant à la ville ne m’ont pas semblé déprimants, c’était compensé par la sensation d’espace.
Une fois installée à YWCA, on m’a dit que j’avais un visiteur : Jérôme Diniz, représentant du SCI à Bombay qui m’avait manqué à l’aéroport. Comme j’étais attendue à un chantier en Orissa déjà en cours, il m’a amené à la gare pour acheter mon billet pour le lendemain. Lorsque Ethelwyn Best (représentante de l’IVS) m’a accueillie à la gare de Delhi le lendemain, elle m’a dit plus tard qu’elle avait trouvé bizarre les couleurs de mon chemisier. En fait c’était un chemisier blanc qui était devenu gris, par la poussière entrant par les fenêtres sans vitre mais avec barreaux et volets que l’on pouvait abaisser s’il pleuvait. Nous avons pris un rickshaw jusqu’au bureau du SCI à Mehrauli. Les conducteurs s’y retrouvaient parce qu’on pouvait toujours dire Kuttab Minar[1] et y descendre pour aller jusqu’à l’ancien centre bouddhiste où se trouvait le SCI au milieu de ruines des temples.
Ethelwyn utilisait des lanternes au kérosène, cherchait l’eau dans un puits et nous avions une seule toilette fraîche et inodore laissée par des générations de moines. Cette nuit-là, nous avons transporté nos chorpoî (lit) dehors pour coucher sous les étoiles. Je n’ai jamais autant aimé la pleine lune que durant mon séjour en Inde. Dans bien des cas, la lune n’était pas en concurrence avec l’électricité et l’on pouvait parfois lire au clair de lune.
Après une nuit j’ai été mise au travail et suis partie rejoindre Henriette qui attendait impatiemment la présence d’une autre femme. Les voyages en train étaient souvent l’occasion de rencontrer des gens intéressants. Durant la première partie de mon voyage, j’étais avec un jeune couple avec un bébé. La femme expliquait qu’elle était rentrée dans sa famille pour son accouchement selon la coutume. Son mari avait étudié aux Etats Unis pour devenir missionnaire évangélique ; ils allaient à Madras pour ouvrir un dispensaire dans le bidonville. Ils ont partagé leur pique nique avec moi et m’ont invité à aller les voir à Madras, ce que j’ai fait à chacun de mes passages. Après avoir changé de train pour aller vers l’Orissa vers l’est, j’étais dans un compartiment avec des hommes qui jouaient aux cartes.
L’un d’entre eux lisait dans les lignes de la main et après avoir deviné mon mois de naissance d’après la forme de mes doigts, ce qui m’a impressionné, il m’a montré une ligne suivant laquelle je devais me marier et mourir dans un pays étranger après avoir eu trois enfants. J’étais sceptique, mais à ce jour deux prédictions se sont avérées correctes. Ethelwyn avait donné l’adresse d’un missionnaire dans la capitale de l’Orissa pour me loger pour une nuit et m’avait indiqué le nom du bus et du village le plus proche du chantier, après avoir télégraphié de sorte que je pensais que tout était réglé. Le premier accroc est survenu lorsque j’ai constaté que le missionnaire était absent, mais le gardien en voyant une blanche m’a autorisé à dormir sur la véranda. J’ai été surprise de l’arrivée d’une autre missionnaire le matin suivant, même sans téléphone, le téléphone arabe avait fonctionné. Elle m’a emmené prendre un petit déjeuner et m’a accompagnée jusqu’au bus en disant au chauffeur où je devais descendre.
En m’éloignant de la capitale, l’habitat était de plus en plus dispersé et finalement le paysage ressemblait à ce que l’on appelait la jungle. Mon idée de la jungle se référait à l’Amazonie avec une végétation impénétrable. On était près de la fin de la saison sèche et le paysage était plutôt dénudé, mais je savais que le chantier se situait chez des aborigènes qui avaient reçu de la terre grâce au mouvement de Vinova Bhave. Lorsque le chauffeur m’a dit de descendre, c’était au milieu de nulle part et il a secoué les épaules d’une manière éloquente. Ayant vu quelques huttes couvertes de branchages, j’ai suivi le sentier et donné le nom de ma destination, Deopottangi à quelques femmes qui avaient le courage de me saluer. Lorsqu’elles m’ont montré un sentier dans la direction opposée, j’étais perplexe mais ai pensé qu’il n’y avait pas d’alternative. Le chantier m’a conduit à un petit ruisseau, j’ai enlevé mes chaussures et suivi le sentier de l’autre côté. Juste au moment où je désespérais de trouver un être humain, je suis tombée sur un homme sur un vélo. Je lui ai fait signe de s’arrêter en répétant Deopottangi et il a répondu en anglais « Cherchez-vous le chantier ? » C’était le responsable Parashivamurthy qui partait chercher le courrier dans lequel se trouvait le télégramme annonçant mon arrivée.

Chantier de Deopottangi, Orissa 1957

A mon arrivée au chantier, j’ai trouvé quelques volontaires s’attardant à leur déjeuner, dont Henriette, ce qui m’a fait plaisir, deux Anglais plutôt bruyants et un Hollandais qui était venu en Inde par la route et comptait continuer vers l’est. Ce type de routards était courant à l’époque. L’un d’entre eux, Yann, m’a demandé des nouvelles des dernières pièces de théâtre à Londres et j’ai pu parler de Look back in anger. Il y avait un beau visage oriental que j’ai supposé être celui de Sato, le troisième volontaire.
Son anglais était très rudimentaire et j’ai appris que son surnom était le « Sleeping Buddha » parce qu’il dormait durant la plupart des réunions. Il a souri et n’a pas cherché à nouer la conversation.
J’ai été emmenée au chantier, qui était supervisé par un travailleur du mouvement Bhoodan, un étudiant en littérature. Comme les aborigènes adavasis étaient des chasseurs cueilleurs, la terre qui leur était donnée était destinée à un jardin et à des champs communaux. Le terrain était montagneux, il fallait commencer par faire des terrasses avec des pioches (le chantier pelle et pioche typique !). En contradiction avec le principe habituel du SCI, suivant lequel les volontaires ne devaient pas être en compétition avec la main-d’oeuvre rémunérée, le mouvement Bhoodan payait des hommes de la région pour travailler avec nous. Mais le jour de mon arrivée était le début d’une période de fête et tous les hommes étaient partis chasser. Cette nuit là, ils ont rôti un sanglier, ils ont bu du vin de palme et dansé. Les hommes formaient un grand cercle à l’intérieur duquel les femmes dansaient en sens opposé, un cri marquant chaque changement de sens. Epuisée par le voyage, j’ai rapidement disparu et ai été surprise de voir la fête se poursuivre le lendemain matin. Inutile de dire que les travailleurs n’ont pas réapparu pendant quelques jours.
Parashiva et les volontaires à long terme devaient participer au chantier pendant six semaines, une nouvelle équipe arrivant tous les quinze jours. Au grand soulagement d’Henriette et de moi-même, trois Indiennes de la région de Bombay sont venues avec le second groupe et nous avons eu à la cuisine des personnes qui savaient de quoi il retournait. Le seul fait de faire du feu pour bouillir de l’eau était une corvée pénible et la fabrication de chapatis était encore plus frustrante. Nous avions à peine fini de préparer un repas qu’il fallait recommencer. Nous avons recruté des hommes pour nous aider et nous avons été heureusement surprises par leur compétence, bien qu’ils se soient jusque là contenté de regarder leur mère faire la cuisine. Avec davantage d’aide, nous avons pu organiser une rotation entre la cuisine et le chantier, qui apparaissait comme des vacances, au moins sans la responsabilité d’avoir à préparer quelque chose qui satisfasse les différents goûts.
Durant cette période A.S.Seshan, celui qui avait répondu à ma première demande sur le volontariat, avait pris des vacances de son travail au British Council et est venu au chantier. Il a apporté du café moulu, un régal pour nous, ce qui a fondé notre amitié pour la vie. C’était quelqu’un dont je pouvais vraiment apprécier l’humour et qui apportait un peu d’air civilisé de la ville.
Henriette qui avait une formation de vétérinaire et disposait d’une trousse de soins d’urgence a fait des tournées. Elle a diagnostiqué de nombreux cas de gale chez les enfants et bientôt les mères ont commencé à amener les enfants pour les faire traiter. Cela m’a paru être l’un des résultats les plus concrets bien qu’imprévu du projet. Ayant grandi en milieu rural, j’ai pu voir que les terrasses ne résisteraient pas longtemps à la saison des pluies parce qu’elles n’avaient pas la bonne inclinaison, le sol avait été lessivé et il aurait fallu des engrais qui n’existaient pas. De plus, le rythme de vie des hommes n’était pas adapté à l’agriculture et les femmes n’avaient pas d’expérience. Néanmoins, considérant que le responsable de chantier et celui du mouvement Bhoodan avaient organisé ce projet, il m’a semblé que je n’avais qu’à participer et à garder pour moi mes doutes. Comme c’est souvent le cas dans des chantiers des résultats imprévus se sont manifestés. Les participants, qui n’avaient jamais touché jusqu’ici à une pioche, ni transporté de l’eau ou fait la vaisselle étaient confrontés à la dignité du travail manuel, une expression qui revenait en permanence au SCI en Inde à cette époque. Ils partageaient des repas entre mangeurs de riz du sud et de chapatis du nord et se mêlaient à des étrangers. Qui sait l’effet que cela a pu avoir pour chacun de nous ? Un des participants venu de Calcutta, Sushil Bhattacharjee a plus tard été quelque temps secrétaire indien du SCI.
Durant ce chantier, une excursion d’une journée a été l’occasion d’un présage inattendu. Plus d’une douzaine de volontaires ont escaladé la montagne la plus proche, Henriette est restée, mais une autre Américaine, Edie nous a rejoints. Lorsqu’il a commencé à pleuvoir, la plupart des promeneurs ont fait demi tour. Finalement quatre d’entre nous seulement ont atteint l’objectif : Edie, Satish Saberwal de Calcutta, Sato et moi. Complètement trempés, nous sommes rentrés en glissant pratiquement d’un buisson à l’autre. Nous ne nous doutions pas que dans les dix-huit mois les deux couples seraient mariés. A l’époque, il n’y avait aucun indice, seulement quatre personnes obstinées faisant face à un défi.

Une année marquante

C’est ainsi qu’a commencé une année mémorable qui a changé ma vie. Elle m’a permis aussi d’assister à la formation de la branche indienne lorsqu’il n’y avait pas d’autres chantiers, Ethelwyn nous organisait un programme : échapper à la chaleur des plaines pour aller aider les Baker qui géraient un hôpital dans les collines du district d’Almora et nous envoyait à Karachi en train pour participer à un chantier. A notre retour, Parachivamurthy avait pris en charge le secrétariat indien et la branche britannique avait renoncé à sa responsabilité sur l’Inde. Les bureaux ont été transférés à Faridabad à courte distance de Delhi par bus ou par l’un des nombreux trains qui allaient dans cette direction. Précédemment, le SCI avait aidé les réfugiés de la partition après l’indépendance et Faridabad avait été l’un des lieux d’accueil, de sorte que le SCI y disposait de trois cabanes.
Le dernier chantier pour notre équipe a été celui de Shrimadapur au Rajasthan. Les volontaires qui venaient nous remplacer, Joop Koning (Pays-Bas), Jean Seuar (Suisse) et Henri Majewski (France) étaient arrivés et nous avons été quelque temps en double. Valli Chari, soeur de Chari, membre du Comité est également venue. Les premières rencontres peuvent parfois être frappantes et conduire à des relations inattendues. Quand Valli est devenue secrétaire asiatique adjointe, elle est allée au Japon avant son mariage avec Seshan. Nos longues conversations au Japon ont établi des relations profondes qui ont étroitement lié nos familles. Les amitiés durables qui se sont créées à l’occasion de ces premiers chantiers restent pour moi le meilleur de l’expérience du SCI. Je ne suis pas sûre que c’était l’intention de Pierre Cérésole, mais cela a joué un rôle important pour moi.
La visite de Dorothy Abbott (Guiborat) a constitué un autre moment important de mon dernier chantier en Inde. Non seulement parce que Dorothy a fait la connaissance de Valli et l’a encouragée à rester active au sein du SCI et à y amener des femmes, mais aussi parce qu’elle l’a ensuite invitée à venir en Europe. Elle eu aussi des discussions avec Sato car elle tenait beaucoup à ce que des chantiers débutent au Japon. Un certain nombre de volontaires à long terme japonais avaient laissé des souvenirs en Inde et en Europe, mais aucun n’avait encore organisé des chantiers au Japon. Elle était très convaincante et j’ai pu entendre Sato lui répondre qu’il consacrerait sa vie au SCI. Je l’ai plaisanté par la suite sur l’usage erroné de cette expression, pensant qu’il n’imaginait pas un engagement aussi total. Il m’a donné tort et dans les six mois de son retour au Japon il a organisé le premier chantier à Nijima (voir la biographie de Sato),.

Quelle chance d’avoir connu l’Inde à cette époque

Mon séjour en Inde touchait à sa fin et nous étions l’une des dernières équipes considérées comme «polyvalentes», un euphémisme pour les volontaires sans qualification qui participaient aux chantiers où qu’ils se tiennent, visitaient des groupes locaux du SCI, habitaient chez des volontaires et passaient du temps au bureau ou dans un ashram. Par la suite, les volontaires à long terme devaient rejoindre des projets en tant que spécialistes, de l’agriculture, kinésithérapeutes, infirmières etc.. . J’ai considéré qu’en ce qui me concerne j’étais une sorte d’ambassadeur au niveau du terrain, j’établissais des relations amicales, nous échangions des espoirs et des craintes et nous prenions conscience de notre humanité commune. En y repensant aujourd’hui, je me rends compte de la chance que j’ai eu de connaître l’Inde à cette période. A l’époque, elle me semblait une véritable fourmilière, par comparaison aux grands espaces des Etats-Unis, mais la population totale était inférieure à 500 millions. Lors de ma dernière visite il y a quatre ans, elle dépassait le milliard et la congestion des grandes agglomérations m’a fait souhaiter retrouver les régions plus calmes et plus somnolentes (où tout ferme aux moments les plus chauds de la journée) et pouvoir partager la route avec les chars à boeufs, les voitures légères à deux roues et les vaches errantes. J’ai eu le privilège de connaître une vie qui s’écoulait plus lentement, même si l’on manquait beaucoup de confort moderne. J’étais arrivée après les ravages de la partition et durant une période de confiance du pays dans la capacité de gérer ses affaires et de mettre en oeuvre ses plans de développement. Nehru était encore l’un des leaders des pays non alignés et les idéaux de Gandhi et du mouvement bhoodan étaient autre chose que des discours creux. Le SCI constituait l’un des moyens de faire se rencontrer les gens sans intervention gouvernementale et il y avait pour cela une vraie demande.

Vue rétrospective sur une expérience capitale

Le SCI a eu un impact considérable sur moi puisqu’il m’a fait rencontrer l’homme de ma vie. Je sais que ce n’était pas l’objectif, mais au-delà des amitiés durables, c’était souvent une conséquence pratique des chantiers. Je ne peux en dire beaucoup des résultats concrets de notre travail, mais le seul fait qu’un groupe de gens partagent leur vie pendant deux ou trois semaines peut avoir eu des effets non mesurables. La puissance d’une idée ou d’une vision qui vous touche au bon moment peut modifier les états d’esprit et faire disparaître de vieux préjugés.
Avec Internet et la diffusion rapide des nouvelles dans le monde entier, les jeunes d’aujourd’hui sont beaucoup plus exposés à des cultures étrangères. Les connaissances superficielles ou virtuelles sont beaucoup plus répandues. Mais cela ne remplace pas l’expérience de l’effort en commun, dans des conditions difficiles pour réaliser quelque chose et pour établir une relation directe avec les étrangers comme c’est le cas dans les chantiers. C’est une expérience sans prix que connaître une personne audelà des étiquettes et des caricatures que notre culture moderne diffuse. Avoir à résoudre ensemble des problèmes aussi élémentaires que l’accord sur la rotation du travail ou des corvées de cuisine, ou de mettre au travail ceux qui traînent les pieds permet de se préparer à négocier des problèmes plus épineux.
Même dans notre société technologique, il semble y avoir de nombreuses occasions de mettre ensemble des Musulmans, des Juifs, des Chrétiens et des Hindous, ou d’aider à faire face à des conflits qui ne font pas la une des journaux. La passion et l’innovation doivent venir des militants d’aujourd’hui mais l’importance des relations directes est intemporelle. Le SCI a encore quelque chose à offrir.

 

[1] Ancien minaret, site touristique que tout le monde connaît.

 




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