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Sato Hiroatsu

Hiroatsu Sato a quitté le Japon pour l’Inde en 1956. A son retour, il a organisé le premier chantier du SCI au Japon en 1958 et a fondé la branche japonaise. Secrétaire asiatique en 1965, il a fondé, avec Phyllis Sato le centre de Visionville en Inde en 1968, puis s’est installé en 1976 aux USA, où il a relancé les activités du SCI au début des années 80. Il est décédé en décembre 2001 et les souvenirs qui suivent ont été écrits par sa femme Phyllis.

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Olivier Bertrand: Breaking down barriers 1945-1975, 30 years of voluntary service for peace with Service Civil International.
Paris (2008)

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Hiroatsu Sato

Nouvelle naissance après le désastre japonais

Sato a grandi dans un pays qui se débattait pour sa reconstruction après deux décennies de guerres désastreuses. Alors qu’il était encore écolier, il croyait à la mission mondiale du Japon : empêcher le dépeçage de la Chine par les puissances occidentales, libérer les colonies, s’assurer de l’accès aux ressources pétrolières et créer une « sphère de co-prospérité » en Asie. En 1935, sa famille avait accompagné le père, un professeur respecté qui croyait lui-même à la mission du Japon et qui était envoyé en Mandchourie pour concevoir un système d’enseignement secondaire. C’est là que Sato a passé la plus grande partie de son enseignement primaire, dans une enclave japonaise. Mais peu à peu la réalité de l’occupation militaire japonaise en Chine a fait craquer la façade des intentions idéalistes. Lorsque le père a protesté, il a été licencié brutalement et forcé d’évacuer par ses propres moyens sa famille à travers la Corée puis au Japon, au plus fort de la guerre. Il est apparu plus tard que c’était une chance, car les collègues demeurés en Mandchourie devaient être faits prisonniers par les Soviétiques. Mais le déracinement, ainsi que le fait de se retrouver tout à coup dans Tokyo soumise à des bombardements américains presque quotidiens, ont durablement marqué l’esprit de Sato.
Sato a eu 15 ans juste au moment de la fin de la guerre – un an plus tard, il aurait été contraint à faire son service militaire pour défendre la patrie contre les diables américains. Les élèves de sa classe étaient en train d’affûter des bambous comme armes de défense. Le mythe de l’invincibilité japonaise impliquait la croyance de la population suivant laquelle les îles étaient protégées par les divinités, la preuve étant que le Japon n’avait jamais perdu une guerre et n’avait jamais été occupé. Une grande partie des croyances qui avaient été inculquées à Sato se trouvait d’un coup bouleversée. Il s’est rendu compte que la population avait été trompée. En s’abritant derrière des slogans, les dirigeants du pays avaient consolidé leur pouvoir et étaient devenus aussi brutaux, rapaces et inhumains que ceux qu’ils remplaçaient. Pour Sato, cette perte de son innocence allait de pair avec la faim, la perte par son père de son emploi (il avait été mis sur une liste de collaborateurs après la guerre et interdit d’enseignement). Sa soeur aînée est morte de tuberculose et son père est mort peu à peu d’une attaque.
Avec l’inflation, les versements de la compagnie d’assurance n’ont permis à la famille de survivre que pendant deux mois, du fait de l’inflation. Sato venait d’être admis à l’école des relations internationales de la prestigieuse université de Tokyo (l’équivalent de Harvard ou d’Oxford), où étaient formés les futurs diplomates et hauts fonctionnaires. Grâce à une aide du gouvernement, d’anciens collègues et étudiants du père et à des emplois à temps partiel, Sato et son frère ont néanmoins pu terminer leurs études. Tel est le contexte dans lequel les convictions et les orientations de Sato se sont formées.

Volontaire en Inde, 1956-58

L’Inde a été pour Sato la première fenêtre ouverte sur le monde. Attiré par la pratique de la nonviolence par Gandhi et par une approche pacifique de la décolonisation, il a participé à un groupe d’études gandhiennes à Tokyo. Une parlementaire japonaise, Madame Kora, qui appartenait à ce groupe et connaissait le SCI, recrutait de jeunes Japonais prometteurs pour un service à long terme en Inde. Seiji Maie a été le premier volontaire recruté au début des années 50, durant lesquelles un ou deux Japonais partaient tous les 18 à 24 mois. Sato a entamé les démarches pour obtenir son visa en 1955, dix ans après la fin de la guerre. Il lui a d’abord fallu surmonter l’opposition de la famille élargie , qui considérait qu’en partant comme volontaire, il abandonnait ses responsabilités de fils aîné et la carrière traditionnelle que lui ouvraient ses études. Mais les épreuves subies pendant ses années de formation l’avaient orienté vers un autre niveau de responsabilité : au-delà de la famille ou du pays, celui d’un citoyen du monde.
Un strict contrôle des changes limitait les possibilités de voyage à l’étranger aux hommes d’affaires et aux fonctionnaires. Le voyage de Sato en Inde, par cargo jusqu’à Calcutta, a été payé par un don reçu par le SCI pour la participation de deux Japonais au chantier de formation de Kangeri, près de Mysore, chantier patronné par le Comité de coordination du Service Volontaire International (CCIVS). Sachant que le CCIVS était placé sous l’égide de l’UNESCO, Sato s’attendait à une réunion officielle de haut niveau. Il avait apporté une petite malle et une valise métalliques bourrées de chemises blanches et de deux complets, en même temps que des vêtements de travail et autres. Au lieu de personnalités de haut niveau, Sato s’est trouvé en face de gens de toutes origines et il s’est étonné de les voir travailler si dur. Il y avait des participants des Philippines, d’Indonésie, un couple d’Américains, Henriette des Pays-Bas (l’autre volontaire à long terme), Hans Peter Muller, Jean-Michel Bazinet et Indra Paul Singh, membre du SCI indien. Après le chantier, les participants ont fait un voyage d’études pour voir différents projets et des sites touristiques. Ce qui avait frappé Sato, comme il le répétait souvent par la suite, c’était la grande diversité des contacts, depuis les hauts fonctionnaires jusqu’aux modestes fermiers, des grandes réceptions officielles au verre de lait chaud. Il a ainsi appris à être à l’aise dans toutes les situations et à voir la dimension humaine de chacun – ce qui était souvent plus difficile chez les hauts fonctionnaires. Cette expérience l’a marqué pour la vie.
Au cours des années 50, le rôle des volontaires à long terme consistait à participer à tous les chantiers en cours et à faire des exposés à des groupes locaux et à des étudiants. Sato a passé quelque temps à Sevagram (l’ashram de Gandhi) et a participé à une marche d’un mois (pady yatra) conduite par Vinoba Bhave, l’un des fidèles de Gandhi. C’était le mouvement Bhoodan, qui consistait à obtenir des dons de terres des grands propriétaires pour les redistribuer. Sato s’est ainsi pénétré de la vie de l’Inde rurale, mais il était handicapé par sa méconnaissance de la langue hindi et sa pratique insuffisante de l’anglais. Le chantier était pour lui d’autant plus adapté que la langue importait peu.
En mars 1957, ayant fini par obtenir mon visa, j’ai moi-même rejoint l’équipe du SCI sur un chantier en Orissa et j’ai rencontré Sato pour la première fois. Bien que l’anglais ait été son principal sujet d’études à l’université, il ne parlait cette langue qu’avec difficulté. Il m’a dit plus tard que le fait d’écouter et de parler en anglais était ce qu’il y avait pour lui de plus dur et qu’il était frustré de ne pouvoir communiquer. Comme j’avais connu en Angleterre un autre Japonais dont l’anglais était limité, j’étais un peu habituée à cet accent et à des phrases incomplètes. Sato souhaitait participer aux réunions du soir durant lesquelles nous parlions de nos pays, autrement qu’en chantant « La lune sur le vieux château » en japonais. Peu à peu, en prenant son temps et en y mettant de la patience de mon côté, il lui a semblé plus facile de s’exprimer : il m’a d’abord demandé de prendre des notes et de présenter le Japon aux autres participants à sa place, puis il a pu le faire lui-même.
A cette époque (1956-57), les volontaires à long terme percevaient une allocation de 20 roupies, soit 4$ par mois d’argent de poche et, lorsqu’ils voyageaient, une indemnité de 2 roupies. Sato était fumeur et tout son argent de poche était consacré aux cigarettes. A cette époque, il y avait beaucoup de fausse monnaie et il fallait apprendre à tester les billets et les pièces. Malheureusement Sato avait eu un billet de 20 roupies que toutes les boutiques lui refusaient et il manquait désespérément d’argent. Nous avons décidé qu’à notre prochain passage à Delhi, nous irions dans un restaurant chic de Connaught Place où l’éclairage était discret, pour tenter d’écouler le billet. Nous avons réussi et nous nous sommes souvenus longtemps de notre soulagement.
Un autre souvenir vivace concerne notre passage du no-man’s land vers le Pakistan en 1957. Les étrangers pouvaient encore voyager par voie de terre depuis l’Europe jusqu’en Inde et ils prenaient des bus ou faisaient même du stop, bien que le passage par le Khyber Pass soit réputé dangereux. Mais il n’y avait pas de voie directe entre l’Inde et le Pakistan. Lorsque Evelyn Best nous a envoyés, Sato et moi, comme représentants internationaux à un chantier au Pakistan, nous avons dû prendre le train jusqu’à la frontière. Là, il fallait descendre et traverser à pied un espace désert jusqu’à la baraque des gardes, à qui il fallait montrer nos visas. Nous étions seuls : on nous a offert le thé, dit ce qu’il fallait voir et expliqué que nous devions nous séparer, puisque je ne pouvais désormais voyager que dans le compartiment pour dames. A Karachi, nous avons bénéficié de l’hospitalité légendaire du pays et entendu des récits sur les souffrances que la Partition avait infligées à tant de gens des deux côtés. Il y avait un petit groupe très dynamique du SCI, dont certains membres étaient revenus d’Europe et .on espérait pouvoir faire des échanges avec l’Inde.
Notre dernier chantier à Sriadhopur (Rajasthan) a été marqué par différents évènements. C’était d’abord l’arrivée des volontaires chargés de nous remplacer : Joop König des Pays-Bas, Jean Seur de Suisse et Henri Majewski de France. Nous nous sommes rendus compte alors que notre aventure, cette période exceptionnelle de vagabondage, touchait à sa fin. Nous avions été appréciés simplement pour nous-mêmes, ou au moins parce que nous étions des étrangers et le seul fait d’être là, sans subir de pressions, répondait aux attentes. Nous avions aussi le sentiments d’être des anciens pleins d’expérience : nous avion appris à marchander, à utiliser les porte-bagages en bois comme couchettes pendant les longs voyages en train, à transporter l’eau dans des jarres en terre pour qu’elle reste fraîche. Sato disait qu’il s’était rendu compte à quel point on avait besoin de peu de choses pour vivre, en particulier sous un climat tropical et aussi qu’il pouvait se sentir chez lui dans toutes les circonstances. En second lieu, c’est sur ce chantier que nous avons eu le premier contact avec Valli (voir ci-dessous), qui participait à son premier chantier. Sato était très impressionné par sa capacité à s’exprimer sans agressivité, à être indépendante en restant asiatique. Elle apportait un enthousiasme pour les nouvelles idées et une énergie qui ont également frappé Dorothy Abbott Guiborat (voir chapitre 2), alors Secrétaire général du mouvement, qui était venue nous rendre visite. Sato a aussi retenu l’attention de Dorothy, qui l’a encouragé à organiser un chantier au Japon à son retour.
Au cours des dernières semaines de séjour en Inde, j’avais décidé de rentrer aux Etats-Unis par le Pacifique au lieu de l’Europe. Nous avons quitté Calcutta avec Sato sur un bateau anglo-indien à destination de Yokohama. Il voyageait sur le pont avec un supplément pour avoir une nourriture chinoise, alors que je devais prendre au moins des secondes, qui me permettaient aussi de bénéficier de la cuisine chinoise. Nous avons fait escale à Rangoon (encore ouverte aux étrangers), à Penang, Singapour et Hong Kong, ce qui a constitué une transition avant d’arriver au Japon, en voie de modernisation rapide après la guerre. Sato a été mon guide au Japon avant de repartir pour les Etats-Unis. Nous avons décidé que notre aventure ne devait pas se terminer là et je me suis engagée à revenir en automne pour étudier le japonais et nous marier.

Les débuts du SCI au Japon

Quatre mois après son retour au Japon en 1958, Sato a organisé un premier petit chantier, avec quatre participants seulement, sur une petite île de la baie de Tokyo, à une nuit de bateau de Yokohama. La Force nationale d’autodéfense (sa Constitution interdisait au Japon d’avoir une armée, mais permettait une force d’autodéfense) avait choisi une zone inhabitée de l’île pour construire un site de test de missiles. Les habitants étaient profondément divisés à ce sujet et différents partis politiques avaient envoyé des gens de l’extérieur pour organiser des manifestations de protestation. Sato a pu constater que la garde des enfants lorsque les mères étaient aux champs posait un problème et le groupe du SCI a aidé à obtenir un terrain, sur lequel d’autres chantiers ont travaillé à la réalisation d’un terrain de jeux. Il a aussi aidé familles appartenant aux deux clans opposés à participer au projet et à coopérer, ce qui a calmé l’atmosphère. Les étudiants qui particpaient au chantier étaient impressionnés par cette activité constructive et pratique ; ils ont constitué le noyau des activités ultérieures du SCI au Japon. En septembre, après ce chantier, je suis venue pour étudier le japonais et nous nous sommes mariés à Tokyo.
Sato a continué à organiser des chantiers, en particulier des chantiers de formation de responsables. Il a même écrit un manuel du responsable, traduit par la suite en anglais, ce qui a permis de créer un pool de responsables. Prenant exemple sur les actions d’urgence de la branche française, à la suite d’un tremblement de terre dans le Nord du Japon, les membres du SCI ont collecté de l’argent dans les gares et envoyé une équipe pour aider les sinistrés. Le premier Secrétaire asiatique, Devinder Das Chopra (voir ci-dessus) est venu voir notre groupe après la naissance de notre deuxième fille et a ensuite organisé la venue de volontaires indiens (dont Atma Singh et Kurian Paul). Nous avons aussi recruté des étudiants américains au Japon, ce qui a entraîné une internationalisation progressive des chantiers. A cette époque, des étudiants de Corée du Sud sont venus participer aux chantiers au Japon, ce qui a conduit à démarrer des activités en Corée. Valli Chari, est également venue nous voir en tant que membre du Secrétariat international ; elle nous a encouragés et a développé les échanges de volontaires.
Pendant cette période, notre maison était le lieu de rencontre et le point de contact pour le SCI, même lorsque le groupe japonais est devenu une branche (en 1962 je crois). Nous faision vivre notre famille élargie en donnant des cours d’anglais et en écrivant des sous-titres pour les films japonais de série B exportés à HongKong et en traduisant des programmes américains de télévision. Nous pouvions organiser notre temps et Sato a pu participer à des chantiers et aider le nouveau secrétaire, Fumi Ono, qui venait chez nous tous les jours. De plus en plus souvent, les volontaires à long terme qui avaient fini leur temps en Inde prenaient le bateau des Messageries maritimes pour Yokohama – comme Thedi von Fellenberg, Elizabeth Crook, Cathy Hambridge Peel et Ann Smith Kobayashi (qui venait de Thaïlande).

Secrétaire asiatique, 1956-68

Lorsque Devinder et Valli décidèrent de cesser leurs fonctions au Secrétariat asiatique, ils prirent contact avec Sato. Après la naissance de notre troisième enfant en 1964, Sato a pris le bateau pour Vladisvostock et le transsibérien jusqu’à Paris pour participer à la réunion du Comité international. Sa nomination a été confirmée et il a rencontré Ralph Hegnauer. En raison des tensions entre l’Inde, le Pakistan et Ceylan, il était difficile d’obtenir un visa pour se rendre de l’un de ces pays à l’autre et le Comité a demandé à Sato d’étudier la possibilité de transférer le Secrétariat en-dehors de l’Inde.
Comme Devinder avait établi de bonnes relations avec la Malaisie, il semblait que ce serait un pays approprié. Sato est rentré d’Europe par bateau par l’Inde et s’est arrêté à Taïwan pour y prendre des contacts. Durant les six mois qui ont suivi, le Secrétariat a fonctionné à partir de notre domicile, dans l’attente d’une réponse du gouvernement de Kuala Lumpur pour un visa de résident. Finalement, une lettre est arrivée, suggérant que nous venions avec un visa de tourisme, pour régler ensuite le problème sur place. Nous avons débarqué à Singapour le jour même où cette ville se séparait de la Malaisie. La police des frontières, quelque peu perplexe devant cette situation, a finalement accepté nos visas pour la Malaisie.
Grâce à un don d’une fondation américaine pour la promotion de l’échange de volontaires en Asie, nous disposions de ressources pour stimuler les activités dans la région : en Thaïlande, au Népal et à Ceylan, ainsi qu’une aide d’urgence au Pakistan, suite à un cyclone, sans parler des réunions habituelles. Cela impliquait que Sato était la moitié du temps sur la route (ou plutôt dans l’air, car notre dernier né voyant un avion disait : « papa », tellement il avait l’habitude de l’accompagner à l’aéroport). Heureusement, Masahiro Shintani a été nommé Secrétaire adjoint en décembre 1966, ce qui a permis de répartir le travail et les voyages. Trois mois après notre arrivée, le gouvernement malais a finalement décidé de ne pas autoriser l’établissement d’un Secrétariat asiatique en Malaisie. Il aurait voulu que le SCI renonce à son travail avec les objecteurs de conscience, car pour lui le pacifisme et le communisme étaient équivalents (c’était peu après la répression d’une insurrection communiste par les Britanniques) et il était préoccupé des voyages de Sato au Vietnam du Sud, où il cherchait des contacts avec des groupes bouddhistes. Comme américaine, je pouvais aller à Singapour sans visa et j’ai été chargée d’aller y négocier avec les autorités. Recevoir le SCI ne leur posait aucun problème et elles ont donné aussitôt leur accord. J’ai trouvé le même jour à environ 15 kilomètres du centre ville une charmante maison sur pilotis, avec un logement pour les domestiques qui pourrait servir de bureau. Deux semaines plus tard, le déménagement des bureaux était effectué et ils se sont révélés beaucoup plus accessibles. Singapour était une escale pour les bateaux des Messageries Maritimes et les volontaires pouvaient facilement s’y arrêter.
Après avoir visité un grand nombre de projets de longue durée, Sato a commencé à remettre en question leur organisation, qui supposait une rotation fréquente des volontaires et donc un éloignement des communautés locales. Il a pensé à une formule alternative de projet agricole. Il s’agirait de s’installer en permanence sur le lieu du projet et de créer des relations de bon voisinage en proposant un modèle de nouvelles techniques de culture, ce qui contribuerait au développement. Sato a donc donné sa démission de Secrétaire asiatique au début de l’année 1968 et est parti pour l’Inde à la fin de l’année. Il a été remplacé par Navam Appaduraï, tandis que Masahiro restait à Singapour.
Visionville, 1968-77 : une ferme modèle et un centre de formation au coeur de la campagne indienne Sato a trouvé un terrain à 25 kilomètres de Bangalore, où a été créée la ferme de Visionville. Avec d’autres volontaires à long terme, ils ont créé un Centre régional de formation pour l’Asie – un titre un peu prétentieux pour un programme de formation des volontaires où seraient organisés des chantiers.
Sato a eu aussi la chance d’avoir des volontaires travaillant avec nous sur la ferme et, au départ, de bénéficier de l’aide de Kurian Paul. Il attendait l’arrivée de deux autres couples : les Seshan et la famille de Parashiva Murthy qui devaient se joindre à cette aventure.
Nous sommes partis de zéro. Il a fallu construire un logement provisoire, creuser un puits, installer un système d’irrigation, amener l’électricité, etc.. Grâce à un apprentissage rapide, la terre épuisée et victime de l’érosion a été améliorée et l’entreprise est apparue viable. Avec le temps, la confiance paraissait établie et des effets positifs commençaient à se faire sentir : le projet a paru tenir ses promesses. Mais, sous cette apparence, des forces souterraines étaient à l’oeuvre, car la structure traditionnelle du pouvoir commençait à se sentir menacée. Après des mois et des mois d’attente de l’achèvement d’une école dans le village voisin, Sato a fait une enquête. Il s’est entendu dire qu’il n’y avait plus d’argent. En fait, les fonds avaient été détournés par un dirigeant corrompu. Sato a proposé d’apporter la main-d’oeuvre en organisant un chantier, à condition que ce dirigeant trouve les fonds pour les financer. Les travaux ont ainsi été achevés, mais une personnalité importante s’est trouvée offensée. On a fait circuler des rumeurs : Visionville fabriquait de la fausse monnaie et était supposée être un centre avancé de la CIA, puisqu’on y accueillait un flux régulier d’étrangers. Ces rumeurs ont alimenté la paranoïa résultant de l’état d’urgence décrété par le gouvernement d’Indira Gandhi. Dans ce contexte, on refusait les visas aux individus patronnés par des organisations non gouvernementales, en particulier dans les zones rurales. C’est ainsi que nous avons reçu une lettre nous demandant de partir, avec seulement les bagages que nous pouvions emmener avec nous.
Après refus d’une demande en appel au ministère de l’Intérieur, nous avons quitté Visionville à la fin novembre 1976. Au moment d’embarquer à l’aéroport de Bangalore, nous avons vu de l’autre côté d’une paroi de verre la famille de Parashiva Murthy qui arrivait pour nous rejoindre. Ils avvaient prévu depuis trois ans de venir du Canada et avaient décidé de venir malgré notre prochain départ. Martin et Juliet Pierce (voir ci-dessous) ont assuré la liaison et transmis les consignes pour le fonctionnement de Visionville. Par la suite, la propriété a été vendue à un élevage de poulets, qui a finalement fait faillite et la terre est revenue à l’état sauvage.
Avec le recul, Sato pensait que Visionville avait été une riche expérience et que le coût payé pour cet apprentissage, beaucoup plus précieux qu’un enseignement universitaire, en valait la peine. En plus de toutes les connaissances acquises sur le plan pratique et sur la vie du village, le fait de travailler avec tant de gens prêts à se mettre en question avait créé une atmosphère exceptionnelle. On ne pouvait nulle part se cacher ni disparaître. Les champs et le bétail à entretenir imposent une discipline constante. Rétrospectivement, la confrontation avec les cycles de la nature constituait un environnement que l’on n’aurait pu retrouver dans un milieu urbain.
Durant ses dernières années, Sato comparaît son expérience de Visionville, ainsi que beaucoup de celles dans lesquelles il s’était beaucoup engagé, au concept hindou de « lila ». Il s’agit du « jeu de la vie », semblable à la construction de châteaux de sable balayés par la marée et reconstruits le jour suivant. Ce qu’il en restait, c’était le sentiment d’une relation avec les autres, parfois seulement à l’occasion de brèves rencontres, parfois grâce à des itinéraires qui se croisaient à plusieurs reprises. Nous enrichissons tous mutuellement nos vies, sans nous en rendre compte et un travail pendant toute une vie avec le SCI a bien illustré ce phénomène.

Fidèle aux origines, mais prêt à des adaptations

Rendre compte de la longue implication de Sato dans l’activité du SCI n’est pas facile pour moi : ou bien son expérience a été complètement intégrée avec la mienne, ou bien il est si souvent revenu sur le sujet que je ne peux dissocier ses souvenirs des miens. Si banale qu’elle puisse paraître, la devise « Pas de paroles, des actes » est devenue notre principe d’organisation pour toute notre vie. Le mode d’action constitué par les chantiers n’a pas perdu pour nous son attrait, comme moyen de rapprocher des personnes en faisant quelque chose de pratique. Contrairement à ceux qui disaient qu’il était difficile de trouver des projets dans la société moderne, Sato pensait au contraire que le besoin s’en faisait plus que jamais sentir. Aux Etats-Unis, il a organisé son premier chantier avec une communauté d’Indiens Navajos et un autre dans le ghetto de Philadelphie, qui connaissait de graves tensions raciales. Avec la polarisation actuelle, je suis certaine que Sato trouverait un projet pour mettre ensemble des Musulmans, des Juifs et des Chrétiens. Il restait profondément attaché aux origines du SCI, dont le premier objectif était la réconciliation. Il croyait que le travail et les repas en commun dans des circonstances difficiles étaient essentiels pour combattre une propagande médiatique tendant à diaboliser « l’autre ». Même si un petit nombre seulement est engagé, les effets de cet engagement peuvent s’étendre, ce qui reflète l’idée de Pierre Cérésole : « Si cela doit nécessiter mille pas, commençons aujourd’hui à faire le premier».


D’un point de vue organisationnel, Sato est demeuré actif comme membre du Comité international et du Comité exécutif, lorsqu’ils ont été confrontés à différents problèmes. Sato, comme Valli, exprimait clairement ses critiques contre l’ « Eurocentrisme » à l’intérieur du SCI. Cette tendance était illustrée par le simple fait d’envoyer un grand nombre de volontaires européens en Asie et en Afrique (pour lesquels il existait des subventions), sans en recevoir de ces régions. Un programme symbolique d’échanges n’était pas suffisant d’après lui. Il critiquait souvent les branches européennes pour regarder le monde avec leur propre prisme, plutôt que comme une organisation réellement internationale. Il était très sensible aux sentiments inexprimés de supériorité ou au paternalisme insidieux qu’il ressentait sous la surface dans les attitudes vis-à-vis de l’Asie.
Durant la période pendant laquelle les branches et les Commissions du SCI ont commencé, selon lui, à prendre parti et à se préoccuper des injustices commises dans d’autres pays plutôt que dans les leurs, Sato mettait l’accent sur la réconciliation. Pour certains, c’était être « puriste », mais il considérait que c’était un principe fondamental du SCI. Il reconnaissait la nécessité pour le mouvement d’être toujours prêt à évoluer et à s’adapter à des circonstances changeantes, comme le fait de prendre ses distances vis-à-vis du principe initial des chantiers « pelle et pioche », à la base des activités des années 30 et 50 et des projets de longue durée. Mais il fallait conserver quelques principes fondamentaux, sinon la raison d’être du SCI serait dissoute pour laisser la place à de simples réunions à caractère social. Une caractéristique unique du SCI que Sato jugeait précieuse était sa structure nationale. Les secrétaires et les comités appartenant à un pays donné connaissaient sa culture et sa manière de faire. Mais en même temps, ces branches nationales travaillaient en coopération. Pour Sato, cette organisation contrastait avec celle des Quakers en Inde, au Japon et à Singapour, où les membres étaient des nationaux, mais les responsables étaient britanniques ou américains et se conformaient à leur structure nationale. Au départ, les organisations internationales ont suivi le même modèle et Sato pensait que l’exemple du SCI était utile, car ses équipes locales avaient une bonne connaissance du contexte local.
A titre personnel Sato a été marqué pour toujours par ses années de formation, par la manière dont les politiciens avaient menti et par la défaite du Japon. Durant ses dernières années, il disait que malgré tout il était resté désespérément japonais – dans sa formation et ses goûts culinaires. Mais en même temps, il se sentait un citoyen du monde, qui pouvait se sentir partout chez lui. Son implication dans le SCI avait été déterminante pour former sa personnalité..




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