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Petit Marie-Catherine

Née en Bretagne dans une famille de dix enfants, infirmière, elle a fait des chantiers pour le SCI (Maroc) à partir de 1964 et a été volontaire en Inde de 1972 à 1974.Elle est mariée avec Jean-Pierre Petit (chapitre 4).

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Olivier Bertrand: Breaking down barriers 1945-1975, 30 years of voluntary service for peace with Service Civil International.
Paris (2008)

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Marie-Catherine Petit

J’habitais Rennes et je faisais des études d’infirmière. En 1964, j’ai entendu parler de chantiers par des amis. J’ai fait partie du groupe SCI de Rennes avec lequel je faisais des chantiers de réfection d’appartements de personnes âgées. J’aimais bien cette activité. C’était une rencontre avec des jeunes. C’était convivial.
C’est comme cela que j’ai rencontré des gens du SCI avec qui je suis partie en voiture faire un chantier au Maroc, dans le Moyen Atlas. J.P. Petit était responsable des volontaires qui partaient à l’étranger, mais il n’y avait pas à proprement parler de formation avant le départ en chantier. (Entre 1957 et 1960, Jean-Pierre animait avec le responsable de la Branche anglaise des formations de trois semaines pour les volontaires de longue durée, qui étaient financés par la branche anglaise).
Mes souvenirs concernent surtout le voyage. Nous étions en deux voitures avec deux filles françaises dont la famille habitait le Maroc et nous avions des discussions avec des points de vue très différents. Nous nous étions arrêtés chez un des volontaires qui était basque et chez qui les femmes servaient les hommes et les regardaient manger, comme au Maroc.
Il y avait plusieurs chantiers organisés par une association marocaine, dont le nôtre, qui a duré trois semaines, mais au total cinq ans. Nous avons construit une piscine pour le village. Nous étions très peu de volontaires européens ; il y avait surtout des Marocains (mais pas de filles). C’était un chantier pelle et pioche, sur lequel les filles faisaient le même travail que les garçons. Il faisait chaud, mais c’était en altitude et je n’ai pas le souvenir que cela ait été très dur. Nous, les volontaires étrangers, avons été accueillis plusieurs fois par les familles. On discutait pas mal avec les volontaires marocains sur le chantier, mais ce n’étaient pas des discussions organisées et elles portaient sur des questions pratiques plutôt qu’ idéologiques.
A cette époque, je n’étais pas très conscientisée et ça ne m’a pas particulièrement marquée, ce qui peut paraître surprenant puisque je venais d’un milieu traditionnel ou j’étais « cocoonée ». J’y suis allée parce que j’avais envie de changer de milieu (j’étais Scoute et Guide) et de rencontrer des gens qui n’avaient pas la même pensée que moi , pour me confronter à d’autres gens, dans un cadre non gouvernemental et non religieux. J’ai rencontré des personnes venant d’autres horizons, mais ce n’a pas été un choc, pas même avec les Marocains. Aujourd’hui, avec l’expérience acquise depuis, cela me poserait davantage de questions.
A mon retour du Maroc, j’ai continué à faire quelques chantiers de week-end à Rennes, mais j’ai un peu perdu le contact. En 1967, je suis venue travailler dans la Région parisienne. J’étais assez prise par mon travail d’infirmière et je vivais beaucoup avec les gens de l’hôpital, sans beaucoup d’ouverture sur le monde extérieur. Je n’ai pas repris contact avec le SCI. En 1971, j’ai eu envie de quitter le milieu dans lequel j’étais, qui était assez clos et j’ai commencé à penser qu’on pouvait vivre différemment.
A ce moment là, le SCI cherchait des volontaires pour l’Inde, mais je ne parlais pas anglais et j’avais dit non. Mais je me suis dit ensuite que j’avais vraiment envie de changer. J’ai re-contacté le SCI et je suis partie en Inde. Il a fallu assez longtemps pour que j’obtienne mon visa et en attendant je suis allée faire des chantiers en Angleterre. J’ai passé deux moins à Newcastle pour la construction d’un mur dans un hôpital pour handicapés – et le mur s’est écroulé à la fin. Pour l’anglais, ce n’était pas très bénéfique, car les volontaires locaux voulaient apprendre le français. Le chantier n’a donc pas été très efficace et il était assez dur: en tant qu’infirmière, je me suis occupée des enfants handicapés mentaux et à l’époque les conditions humaines étaient très dures, à la limite de l’animalité. (Ces conditions ont beaucoup changé par la suite).

Départ pour l’Inde

En janvier 1972, je suis donc partie pour l’Inde. A l’époque, avec les compagnies bon marché, il fallait 20 heures d’avion pour aller en Inde. Arrivée à cinq heures du matin à Delhi, personne ne m’attendait à l’aéroport. Je suis partie avec ma petite valise contenant tout ce qu’il me fallait pour un an. Ca n’a pas été évident. J’étais très innocente : je me suis adressée à des hommes qui m’ont dit qu’ils pourraient m’emmener – ils étaient cinq et m’ont emmenée chez Valli Seshan, mais il n’y avait personne ! J’ai attendu sur les marches de la maison. .J’ai vu passer le gardien du quartier qui faisait sa tournée la nuit en tapant sur un bâton ; je ne savais pas qui c’était. A huit heures, un volontaire est arrivé et m’a fait entrer; il a appelé Bhuppy, le secrétaire de la Branche indienne, qui est venu me chercher.
Malgré un long voyage et une nuit sans sommeil, j’ai voulu suivre les volontaires et me joindre à la marche qu’organisait le SCI ce jour-là pour collecter de l’argent. J’arrive et je vois quelqu’un qui crache rouge, et je pense aussitôt qu’il a la tuberculose, puis un autre et enfin un volontaire du SCI. (Ils mâchaient du bétel). Comme je ne parlais pas bien anglais, je ne posais pas beaucoup de questions, mais j’ai beaucoup observé. A mon premier repas, j’ai voulu manger la nourriture indienne, mais ça a été difficile, surtout après une nuit sans sommeil.
J’ai donc habité quelque temps chez Valli, puis je suis allée à Langloï, une « colonie » qui est en fait un bidonville, normalement provisoire, mais en fait durable. C’était là qu’était le gros projet du SCI indien, qui s’est étendu sur plusieurs années. C’était un dispensaire, genre PMI, où l’on faisait des vaccinations. Il y avait aussi du jardinage, de la couture. J’y suis restée deux ou trois mois, puis sur un autre projet près de Madras, puis au bidonville de Bombay pendant trois ou quatre mois. J’y remplaçais les infirmières – volontaires - qui prenaient un peu de vacances. Ensuite, j’ai participé à un chantier international au Bangladesh.
Il y avait sur ces chantiers des volontaires à long terme étrangers (notamment anglais et hollandais) et aussi indiens, filles et garçons. Les chantiers comportaient aussi des ateliers, qui employaient également une main-d’oeuvre salariée, en couture et en menuiserie par exemple.

Seule occidentale dans une tribu

Ainsi s’est passée ma première année en Inde. J’étais partie pour un an, mais je suis restée une deuxième année, à Titloh, dans le Bihar, dans la région de Batna, au sud de Calcutta. Pour y arriver, il fallait marcher une heure dans la jungle. C’était dans une tribu, dans un village, où j’étais la seule occidentale. Il y avait un volontaire indien et d’autres qui passaient. Là, c’était dur. J’étais très bien intégrée dans le village. Il fallait un certain temps, car les villageois en avaient assez de voir les volontaires défiler. Mais quand on vivait avec eux et qu’on restait un moment, on était bien acceptés.
Tellement bien qu’en tant que volontaire je ne pouvais rien faire toute seule. Si par exemple j’allais marcher un peu sur la route parce que je cherchais un moment de tranquillité, il y avait je ne sais combien de villageois qui venaient et me demandaient ce que le volontaire indien m’avait fait pour que je m’en aille. C’est une expérience intéressante, mais je ne sais pas si je pourrais revivre cela, ayant connu depuis une grande indépendance.
Il y avait une maison spéciale pour les volontaires. Elle était en terre et tous les mois il fallait passer la bouse de vache sur le sol. Dans le village, les conditions étaient beaucoup moins dures que dans le bidonville. C’était simple, mais très propre. On pouvait prendre une douche tous les jours et à l’intérieur de la maison, on était indépendant. Pour la population, c’était quand même plus propre qu’au bidonville. Les enfants avaient surtout la tuberculose et la gale. Mais en 1972, le village n’avait jamais vu un médecin: il fallait aller à la ville pour un traitement; il nous est arrivé d’y accompagner un enfant. Quand les gens venaient au dispensaire, c’est parce que les médecines locales n’avaient pas réussi.
Je ne pense pas qu’il y avait beaucoup à leur apprendre sur le plan sanitaire. Du moins sur le plan des soins médicaux ; il y avait davantage à faire du point de vue de l’hygiène alimentaire. On pouvait leur apprendre en faisant avec eux un petit jardin potager par exemple, pour améliorer l’alimentation des enfants. Il fallait aussi améliorer l’hygiène de l’eau, qui venait du puits (nous y mettions des désinfectants). Je n’ai jamais été malade, sans avoir jamais pris de médicament (même contre le paludisme) au grand étonnement du médecin local. .J’ai participé une fois à une grande fête, où j’étais la seule européenne, j’ai bu une eau complètement trouble et je n’ai pas été malade.
Au début, je travaillais avec un volontaire suisse, horticulteur et des volontaires indiens se sont joints plusieurs fois à nous. Bhuppy, le responsable de la branche indienne est venu au chantier et je suis aussi allée à Delhi, où je logeais chez Valli.

Problèmes de réintégration

Je suis rentrée en France en 1974. J’ai repris mon travail d’infirmière, mais je venais beaucoup au Secrétariat du SCI, où je participais au travail de bureau ; on m’a offert une machine à écrire. Je participais aux formations Asie (qui existent toujours) cinq jours avant le départ des volontaires de longue durée. Je racontais mon expérience et présentais le côté pratique de la vie là-bas. Je suis retournée plusieurs fois en Inde avec des congés sans solde, pour voir des amis et travailler quelque temps sur des chantiers, mais je n’ai plus fait à proprement parler de chantiers.
Dés le départ en Inde, j’ai eu des impressions fortes : j’étais transplantée dans un milieu tout différent. Ce séjour m’a énormément marquée. J’ai commencé à voir le monde différemment, à être un peu conscientisée. Je crois beaucoup à l’idéal du SCI : vivre ensemble, travailler ensemble et mieux se connaître en pensant à la paix. Quand je suis revenue, j’étais complètement déphasée par rapport aux amis que j’avais avant. J’ai fréquenté davantage le SCI et travaillé avec lui.
Le déphasage était surtout en termes de mode de vie. Ayant vécu pendant un an dans une tribu, être complètement livrée à soi-même, avoir très peu de gens autour de soi, ne consommer presque rien, marcher une heure dans la jungle pour prendre le train, c’est vraiment la nature et lorsqu’on revient en France....... A mon arrivée, je n’avais ni vêtements, ni argent (je n’avais rien mis de côté pendant la période de volontaire), j’ai dû demander une avance au SCI, mais je ne pouvais rien dépenser, donc pas aller dans un magasin. Des amis m’ont dit : « soit tu repars, soit tu t’adaptes, mais tu ne peux continuer comme ça ». Même à l’hôpital, j’avais gardé des habitudes d’extrême économie.
J’étais en congé sans solde et j’ai repris mon travail immédiatement, mais je me suis beaucoup rapprochée à mon retour des amis du SCI, plutôt que de ceux que j’avais laissés. Je vivais dans deux mondes : le monde du travail avec lequel je ne partageais pas grand chose, si ce n’est le quotidien et le monde du SCI, où j’ai beaucoup d’amis avec lesquels je partage les mêmes idées. Ces deux mondes étaient séparés. J’aimais bien mon travail, mais je ne partageais pas les mêmes idées avec les collègues. Une fois le travail fini, j’allais au SCI, j’y participais au travail de bureau.
A un moment donné, j’ai pensé retourner en Inde comme volontaire, mais Valli m’a dit: « Tu ne seras jamais Indienne. Puisque avec vos revenus vous avez la possibilité de payer des billets d’avion, il vaut mieux que tu ailles travailler dans ton pays et après tu fais les voyages que tu veux pour venir en Inde ». Et je n’étais pas convaincue au point de tout laisser. Je suis quand même retournée plusieurs fois en Inde à mes frais, pour voir les amis du SCI, mais sans faire à proprement parler des chantiers.
Le SCI indien n’a fait qu’une erreur : me laisser un certain temps seule avec un volontaire indien, ce qui n’était pas évident dans un environnement aussi isolé. Un volontaire qui part en Inde, il y croit beaucoup. Il a l’impression que si il part le projet va s’arrêter, que beaucoup de gens en souffriraient. Mais aujourd’hui, je pense qu’il ne faut pas tout accepter sous prétexte que l’on y croit. J’étais beaucoup plus idéaliste. Aujourd’hui, je verrais les choses différemment, avec un peu plus de distance. Mais je ne suis jamais partie avec l’idée de changer le monde, simplement avec l’idée de vivre ensemble et d’apprendre à se connaître – et ça j’y crois toujours.
Efficacité ? Sur le plan médical, c’est limité. Il y a seulement eu deux ou trois cas où, heureusement que nous étions là pour faire hospitaliser d’urgence des malades qui auraient pu mourir et pour des campagnes de vaccination contre la variole. Je crois beaucoup plus à l’efficacité en termes de relations humaines, et des deux côtés. Côté indien, j’ai pu voir en retournant là-bas que quelque chose était passé. Mais je suis sûre que l’on apprend beaucoup plus en allant là-bas qu’eux n’apprennent de notre passage. C’est assez à sens unique. J’ai beaucoup appris sur moi aussi : une très grande ouverture, qui permet d’être plus tolérante, d’être conscientisée sur beaucoup de choses, y compris sur le plan politique ; au total d’être différente. Pour moi, il y a avant l’Inde et après l’Inde. Si ça avait été après l’Inde, j’aurais vécu mai 68 bien différemment. Je suis beaucoup plus tournée vers l’extérieur qu’avant, où j’étais très centrée sur mon petit boulot. C’est aussi une autre façon de vivre: refus de la société de consommation, ce qui paraît ridicule à la jeune génération.
L’importance de ce chapitre illustre le rôle particulier joué par l’Asie et particulièrement par l’Inde, dans l’histoire du SCI. Il s’explique d’abord par la place mythique qu’occupait ce pays après la guerre, dans l’esprit de beaucoup de jeunes ayant des aspirations idéalistes, notamment grâce à Gandhi et à sa place dans le mouvement non violent. Avec le recul d’un demi-siècle, on est également frappé par le côté romanesque qu’impliquait le dépaysement dans un pays si lointain et si différent, avec les longs voyages en bateau et les rencontres qui en résultaient.




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